02/04/2007
Cohabitation et quinquennat, de l'utilité des dîners en ville
Chaque jour qui passe dans cette campagne, je déplore la grave erreur commise par Lionel Jospin il y a six ans, je veux parler de l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. Si mon prédécesseur avait été réélu en 2002 pour un septennat, la gauche gagnerait les élections législatives 2007 sans souci. Et François Hollande serait premier ministre sans discussion possible. Lionel Jospin n’était pas enclin à juger que les Français pussent en faire un président de la république pour sept ans. C’était déjà là le signe d’un manque de confiance et d’estime de soi qui ne pouvait que mener au triste résultat final. Pourtant, les « cohabitations », comme on disait à l’époque, ont été une chance pour la gauche.
J’ai toujours déploré le fait que la France vive trop souvent en état de guerre civile. Les « Gaullistes » et leurs descendants en portent la seule responsabilité. Ils ne connaissaient que la violence et le mépris vis-à-vis de leurs adversaires, et à ce titre, Sarkozy est bien leur héritier. Moi, par exemple, Premier secrétaire du PS, je n’ai jamais pu échanger plus de deux mots avec le Georges Pompidou. C’était une situation regrettable. Par la suite, nous avons eu droit à la « décrispation giscardienne », mais cela fleurait bon les édits de l’ancien régime octroyés aux parlements pour calmer leurs ardeurs. C’était inutile et vaniteux.
En 1986, force des choses oblige, la droite a du entamer le dialogue avec la personne qu’elle haïssait le plus au monde : moi.
Cela étant, ça n’a pas été inutile. Je dois dire que certains des ministres du gouvernement de celui qui allait devenir mon successeur se sont même plutôt bien conduits. Et, cela risque de surprendre, surtout Charles Pasqua. Je peux d’ailleurs, pour ceux qui le souhaitent, vous livrer une petite anecdote qui ne figure pas dans mes biographies. Après tout, j’ai bien le doit d’avoir fait des cachotteries à mes auteurs divers et variés.
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Au printemps 1986, dans les jours suivant les élections législatives et l’installation de l’incroyable gouvernement que mon successeur avait constitué, j’ai fait savoir au nouveau ministre de l’Intérieur que je souhaitais le rencontrer de manière secrète. Il l’a accepté et j’ai fait organiser un dîner discret dans une belle villa de ma connaissance, à Louveciennes. Charles Pasqua est arrivé à l’heure, et il s’est montré respectueux de ma fonction. On était bien loin du matamore exigeant, sur les estrades du RPR, mon départ de l’Elysée, et ce quelques jours avant les élections. Moi-même, j’ai pris un soin particulier à le traiter selon son rang; après tout, il venait protocolairement derrière le seul ministre d’Etat de gouvernement, Edouard Balladur, et j’ai compris assez vite que cette disposition hiérarchique n’était pas de son goût.
Nous avons commencé par évoquer le temps de l’Occupation et la Résistance, combien cette période trouble, entre ombre et lumière, entre fidélité et trahison, entre reniement et dévouement avait façonné nombre d’entre nous, combien nous savions nous reconnaître, les uns et les autres, et combien finalement, à bien des égards, nous étions semblables. Charles Pasqua a approuvé, et nous en sommes venus au cœur de l’entretien.
D’abord, je lui ai demandé à ce que la sécurité de toutes les personnes ayant un lien de famille avec moi continue d’être assurée. Il s’y est engagé sur l’honneur avec détermination. Ensuite, je l’ai informé d’un certain nombre d’opérations qui étaient menées à des fins de sécurité nationale et qui concernaient, ici où là, quelques personnes qui se targuaient d’agir sur le cours de la politique étrangère de la France. Il m’a assuré que cela ne le dérangeait pas. Ces deux dossiers traités, j’ai observé qu’il était visiblement ravi de me rendre ses petits services républicains. Et nous avons parlé un peu politique. A vrai dire, je voulais vérifier qu’il était bien au courant des préventions du Premier ministre à son égard. On m’avait rapporté que peu de temps avant les élections, Pasqua avait été très agacé de découvrir un écho dans la presse selon lequel il ne serait pas nécessairement le ministre de l’Intérieur de mon futur successeur. On racontait même qu’il s’était précipité sur son téléphone de voiture pour appeler l’intéressé et le rappeler à sa promesse de le nommer place Beauvau. « Jacques, si tu ne me nommes pas à l’Intérieur, tu t’en repentiras toute ta vie », lui avait-il dit avant de lui raccrocher au nez. Apparemment, la menace devait être sérieuse, puisque la promesse avait été tenue.
Au dessert, nous avons évoqué le Premier ministre. Ses qualités, ses défauts, et je me suis étonné auprès de Pasqua de la modestie du rôle qui lui était assigné par ce dernier. A mots couverts, je me suis interrogé sur son destin. J’ai reconnu ses qualités. Je lui ai dit que sans lui, il n’y aurait pas eu de RPR, de conquête de la mairie de Paris, que Giscard aurait avalé les gaullistes, que la droite ne serait jamais revenue aux affaires si vite, bref, que le chef du gouvernement lui devait tout. J’ai loué sa modestie en la circonstance. S’effacer ainsi derrière Balladur, c’était une preuve de grand dévouement à son leader. Je l’ai assuré qu’il fallait vraiment croire au destin de ce dernier pour accepter ce qu’il acceptait. C’est là, à ce moment précis, tandis qu’on nous servait le café au salon, que je me suis interrogé à voix haute sur les qualités du premier ministre. Pas grand-chose en vérité, je n’avais pas besoin d’en rajouter. J’ai juste murmuré qu’être Premier ministre, c’était une chose, et qu’être Président en était une autre.
Charles Pasqua s’est enfoncé dans son fauteuil. J’ai vu son regard se voiler quelques furtives secondes. Le doute était instillé. La conversation s'est achevée sur des banalités, et nous nous sommes séparés presque complices. Nous partagions désormais quelques petits secrets. Il en a un peu rajouté par la suite à ce sujet, et j’ai laissé dire, c’était mon ministre. Et puis, les années suivantes, quand je l’ai vu partir à l’assaut du RPR avec Seguin, se rallier à Balladur, quitter le mouvement gaulliste, causer bien des tourments à mon successeur, tel un frelon introduit par une main malveillante dans un caleçon, j’ai souvent pensé à ce dîner. La vie publique tient parfois à peu de choses.


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