31/03/2007
Stratégie, des origines à aujourd'hui
En politique, les stratégies n’ont de sens que dans la durée. Les commentateurs ont souvent glosé sur le fait que j’avais dit un jour qu’il fallait donner du temps au temps. Ils sont, hélas, bien peu à l’avoir analysé comme il convient. Je n’évoquais pas seulement mon rôle durant la période 1986-88. En fait, en dépit des apparences, ce fût un combat vite et facilement remporté. Il ne s’agissait pas, avec cette formule, d’évoquer ces quelques mois pénibles, même si à dire vrai, j’avais déjà connu bien pire dans mon existence. La stricte vérité, c'est que les événements de l’époque, comme les événements d’aujourd’hui prennent racine en 1958. C’est à cet instant très particulier de notre Histoire que j’ai décidé du chemin à emprunter. Un chemin dont je n’ai jamais dévié Et j’ai bien envie ce jour d’éclairer votre lanterne, de vous livrer un secret. Je vais vous dire comment s’est joué l'Histoire de ces cinquante dernières années, vous dire comment cette Histoire se joue encore, tout cela dans la nuit du dimanche au lundi 27 juin 1958.
Cette nuit là, je revenais de la Nièvre , où j’avais passé le week-end, en compagnie de mon ami et sous-préfet Jean Pinel. Le coup du 13 mai avait réussi, force était de le constater. De Gaulle revenait, et je les voyais tous, les uns après les autres, aller à la soupe, sans vergogne, sans honte. Il était deux heures du matin, la nuit était belle et nous traversions une forêt nivernaise dont j’aimais les arbres. J’ai demandé à Jean Pinel de stopper la voiture. Je me souviens lui avoir dit : « belle nuit, hein ? ».Il m’a répondu « Oui, monsieur le Ministre ». Je l’ai emmené se promener. Je voulais marcher, pour mieux réfléchir à ce que pouvait être mon avenir. Que faire face au déferlement gaulliste ? Comment combattre ? Au mépris de tous les principes de la République , de Gaulle venait de tout flanquer par terre, et moi avec. Nous avons déambulé ainsi une heure, au milieu des chênes et des hêtres, éclairés par la lune qui guidait nos pas. Pinel ne disait rien. Il avait compris. J’ai ruminé tout cela. Il me fallait contrôler ma hargne, la domestiquer pour m’en affranchir, tirer lucidement les conclusions de cette situation qui s’imposait à moi. De Gaulle volait la République comme il avait déjà volé la Résistance. Tout était à bas, tout était à refaire. A la fin, j’ai dit à Pinel, je m’en souviens clairement : « Pinel, je vais voter contre de Gaulle. On en a pour vingt ans. Le seul capable de s’opposer à lui, c’est moi. Je ferai trois choses. Je ramènerai les communistes à 10%, j’accrocherai une casserole à la droite, et ensuite, je gouvernerai au centre. »
Voilà ce que j’avais à vous dire aujourd’hui. Je vous laisse juge. Certes, je reconnais volontiers que les gaullistes et la droite française m'ont bien aidé à mettre en oeuvre ce dessein. Et si certains socialistes l’ignorent, ou feignent hypocritement de l’ignorer, je sais pour ma part que lorsque Ségolène Royal sera élue dans quelques semaines, cette victoire devra beaucoup à la décision que j’ai prise dans une forêt nivernaise, par une nuit de printemps 1958. Et pour vous dire toute la vérité, je le savoure.


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