17/03/2007

Journalistes

 Je ne vais pas ici disserter longuement sur le cas d’Eric Besson. Encore une erreur de jugement de Lionel Jospin poursuivie et parachevée par François Hollande. De Frèche à Besson, le parti Socialiste est parfois le refuge trop accueillant de personnages dont la promotion est assurée du simple fait de leur médiocrité insigne. Etre médiocre constitue un viatique permettant à François Hollande de se constituer une garde prétorienne où le pire côtoie le tragique. Cela n’est pas une bonne manière de conduire les affaires. J’y reviendrai prochainement, surtout quand je vois comment ont été préparées les investitures socialistes pour les prochaines élections législatives. Ce Bruno le Roux, secrétaire national du PS aux élections, avait déjà réussi à faire perdre à la gauche la ville symbole d’Epinay dont il était maire, cette fois-ci, il nous coûte déjà une quinzaine de circonscriptions qui devraient basculer à gauche et qui, du fait de ses choix, ne le feront pas. J’ai constaté que le pamphlet de M.Besson avait été réalisé avec la complicité d’un journaliste du Nouvel Observateur, M.Askolovitch. De mon temps, confronté à ces pratiques,  on disait « aller à la soupe », et je dois me rendre à l’évidence, cela reste une spécificité journalistique française. Quant à M.Askolovitch, il appartient à la camerilla de ces journalistes de gauche qui souhaitent une gauche belle et pure, à l'écart des turpitudes du pouvoir. Belle, pure et totalement inutile...  

 Mon successeur a cru bon devoir éloigner les journalistes de sa personne. Il a eu grand tort. Ce sont des gens de cour qui s’ignorent, dont la compagnie peut être divertissante pour qui sait en jouer. N’étant plus lié par mes fonctions, je peux vous livrer aujourd’hui quelques petits secrets sur quelques uns d’entre eux qu’il m’est arrivé de croiser autrefois, et que j’ai souvent vu débuter.

 Beaucoup d’entre vous se sont étonnés et indignés du comportement d’Arlette Chabot lors de sa réception de Ségolène Royal il y a deux jours. Moi non. Depuis 1995, je suis fixé. Il m’arrive de penser que certains de mes conseillers à la présidence de la République n’ont pas toujours eu le nez creux. Au début des années 90, certains d’entre eux sont intervenus afin de lui trouver un emploi à FR3, puis à Antenne 2. Arlette Chabot venait d’être remercié par TF1 privatisée et elle s’était érigée en martyr de la gauche audiovisuelle. Je n’ai jamais eu d’illusion sur son cas, mais je savais qu’elle nous serait redevable, au moins tant que nous serions aux affaires. Elle le fût d’ailleurs jusqu’à sa conversion au Balladuro-Sarkozysme en 1993. Sous mon successeur, « le naze » ainsi qu’elle l’avait élégamment surnommé, son amitié profonde pour Catherine Colonna lui a permis de survivre dignement au sein de la télévision publique. Cette campagne présidentielle lui offre une nouvelle occasion de démontrer à nouveau l’étendue de ses capacités en matière de promotion de Nicolas Sarkozy. De toutes façons, Arlette Chabot n’aime pas Ségolène Royal. Elle répète à qui veut l’entendre qu’elle « est vraiment méchante », ce qui venant d’elle, ne manque pas de charme.

Cela dit, Arlette Chabot m’ennuyait beaucoup. Trop scolaire. Je préférais de loin m’amuser avec Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach.

 En 1981 après mon élection, ils furent privés de télévision pendant quelques temps. Ils l’avaient bien mérité. Durant cette période de mise au piquet, ils n’eurent de cesse de regagner mes faveurs par le biais de Jacques Attali. J’ai fini par céder. Tant d’empressement à me démontrer qu’au fond, ils m’aimaient bien, cela m’a touché. Je me suis donc arrangé pour qu’ils retrouvent une place décente. Ils en ont été reconnaissants. Je les ai même récompensés, de temps à autre en leur octroyant un dîner. Je leur disais n’importe quoi, sur n’importe qui, pour voir combien de temps cela mettrait à fleurir dans les échos de presse… Je leur demandais toujours (c’était aussi, je l’avoue, mon jeu favori avec Jean Daniel, quand il m’accompagnait en avion, lors de déplacements à l’étranger) : « Et vous, que feriez vous à ma place ? ».

  Dans chaque éditorialiste, il faut le savoir, sommeille un conseiller du Prince qui ne cherche qu’à s’éveiller pour trouver son maître. Je voyais alors Alain Duhamel se gonfler d’une importance nouvelle, jusqu’à s’empourprer et risquer l’explosion. Elkabbach, quant à lui, roulait ses yeux en arrière et basculait dans la plus incontrôlable des extases. Une fois, honneur suprême, je les ai invités à assister au nettoyage de mon étang dans la Nièvre. Ils en étaient très heureux et je les ai traités en hôtes de marque, comme la fois où j’avais promené en forêt Michel Rocard, déguisé par mes soins en gentleman farmer façon Philippe Noiret, pour les besoins d’une photo lors de la campagne 1988. Imaginez leur journée : Levés à cinq heures du matin pour me rejoindre par une mauvaise route à Château-Chinon, le tout  par une journée plutôt froide. Arrivés sur zone, rhabillage en conséquence : ciré jaune trop grand dans lequel on s’empêtre, bottes en plastique trop petites qui tordent les pieds et les chauffent en même temps (j’avais moi-même choisi avec méticulosité les vêtement adaptés). Enfin, obligés de contempler l’intégralité de l’opération (quatre heures…) de nettoyage au bulldozer. Pour des gens tels qu’eux, c’est inintéressant au possible. L’odeur qui se dégage de tout cela est pestilentielle, c’est sale, on patauge dans une boue immonde, mais ils ont fait mine d’être passionnés pour me faire plaisir. A un moment, j’ai eu le sentiment qu’ils s’enivraient d’un grand moment de l’Histoire de France. J’imaginais ce que devait éprouver Louis XIV lorsqu’il traînait ses courtisans assister au travaux de creusement du Grand canal de Versailles, au milieu des marais, harcelés par les moustiques et la chaleur accablante des étés d’alors. En tout cas, ils se sont dépêchés de rentrer à Paris afin de narrer combien ils étaient désormais proches de moi. Moi aussi j’ai conté cette histoire à mes proches et collaborateurs. Cela a bien fait rire Roger Hanin qui m’a souvent supplié de la lui répéter bien des années après. 

 Bref, voilà ce que sont les grands journalistes politiques français. J’espère un jour avoir l’occasion de vous parler de Franz Olivier Giesbert. Lui, je l’ai convié à Latché, et tandis qu’à la fin d’un fort bon déjeuner, il m’entretenait de Michel Rocard et autres fadaises, je me curais ostensiblement les dents avec mon couteau, et croyez-moi, c’est un métier.

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